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Frédéric Lesigne : Regards d’un migrant sur d’autres migrants



1)

J'ai vraiment eu le sentiment d'une migration lorsque je suis arrivé à Bruxelles en provenance de Nantes, début août 2016, avec tout mon déménagement, pour vivre avec la personne que j'aimais. Changement de vie, changement de décor, début d'un nouveau couple alors que le décès de mon épouse était encore si proche dans le temps. L'idée de « migration » va alors de pair avec le sentiment d'une rupture de vie, rupture assumée, désirée; je ne me pose pas trop de questions : j'avance....


Sur l'autoroute, les kilomètres défilent et Bruxelles approche ; mon compagnon m’attend, ma migration est griserie, aventure excitante et je n'ai, du reste, jamais vécu pareille rupture de vie, pareille chance d'un rebondissement, alors que je sais qu'à Nantes, je serais resté confit dans les souvenirs, à traquer les photos.


Ma « migration » comporte un élément matériel (le déplacement d'une ville à une autre) et un élément « moral », à savoir mon état d'esprit qui est la recherche d'un nouveau chemin de vie, vers mon être profond.



2)

La migration vers Bruxelles est un nouveau choix de vie, qui implique une plongée dans une nouvelle relation, dans un nouveau pays, que je ne connais absolument pas. Ma migration est un pari…


Et je découvre bientôt que je vais être confronté, de par mes nouvelles fonctions, à des personnes devenues elles aussi migrantes, mais dans un contexte beaucoup plus dramatique et sous le coup, elles, d’une mesure appelée (dans le jargon juridique) « mesure d’éloignement ». Ces personnes sont placées dans la tourmente de la migration que ce soit pour des motifs économiques ou politiques, ou purement de choix personnel, et se trouvent en situation irrégulière sur le territoire français - pas de papiers d'Identité, pas de visa... Elles ont fait l'objet, malheureusement pour elles, d'un contrôle de police.


La zone où j’exerce mes fonctions est celle du Calaisis où sont regroupés les « camps » de migrants, d’abord à Calais même (la « jungle ») puis, maintenant, Grande-Synthe près de Dunkerque. Beaucoup proviennent du Moyen-Orient, notamment d’Irak et d’Afghanistan. Beaucoup proviennent aussi du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) du fait des liens très forts entre ces pays et les nôtres. Je dois étudier le cas d’hommes, jeunes, célibataires ; la plupart sont dans l’errance, confrontés à une situation qui est la suivante : ils sont interpellés et, ne pouvant justifier ni de leur identité, ni d’un visa, placés en retenue ; « auditionnés » pendant dix minutes, voire, au mieux, quinze, puis placés en rétention… ; ils sont confrontés à deux juges : le juge judiciaire qui doit statuer sur leur rétention, donc leur privation de liberté, et le juge administratif, dont ils ne comprennent pas le rôle respectif ; à leur « errance » s’ajoute l’incompréhension d’un système politico-juridique qui les broie tel le Léviathan.



3)

Errance et Migration, c’est ce que je vois. Ces hommes fuient la guerre, ou la misère ou un conflit familial, ou des persécutions, ou « cherchent l’aventure » et veulent « vivre mieux » en France ou en Grande-Bretagne (destination rêvée par beaucoup). Les motivations sont multiples et il faut les comprendre et les décortiquer. S’ajoutent à cela des problèmes de santé, qui vont du ressenti traumatique du parcours (et des tortures subies ex : en Lybie) à des problèmes multiples au plan physique, dont il faut mesurer la gravité au vu des certificats médicaux dont ils font état.


J’essaie de les écouter, ce n’est pas facile, car leur tradition est souvent orale ; ils ne peuvent fournir des preuves de ce qu’ils avancent, ou quand ils en ont, ils n’ont pas eu le temps de les apporter, ou alors ils mentent sur leur situation.


4)

Certains me touchent particulièrement :


Ces nigérianes engluées dans un réseau de prostitution depuis le Nigéria où « on » est venu les chercher à la faveur d’une cérémonie de type Vaudou où elles prêtent allégeance à la « Mama » du réseau… Souffrance extrême, difficultés même à s’exprimer… pleurs, peur de retourner dans leur pays.


Ces jeunes hommes ou cette jeune femme qui ont fui le Nigéria, le Cameroun ou l’Irak à raison de leur « orientation sexuelle » et qui risquent la peine de mort en revenant dans leur pays d’origine… L’Etat français sait cela mais les renvoie quand même. Peur, angoisse d’être renvoyés et confrontés aux persécutions…


Ce jeune homme d’origine Guinéenne qui a traversé la Méditerranée et a été l’un des quatre rescapés sur 120 personnes. Il est resté plus de deux ans en Italie dans un « hotspot » (camp de premier accueil). Il a développé ce qu’on appelle en langage médical un « syndrome post traumatique » lié à son douloureux parcours et l’autorité administrative a néanmoins pris une décision de transfert en Italie (dans le cadre du règlement Dublin III) où il est quasiment sûr de n’avoir accès à aucun soin, aucune aide juridique ; va-t-il même pouvoir survivre ?


Ces jeunes vietnamiens, toujours 18/22 ans, qui sont dans les griffes de réseaux de passeurs depuis le départ de leur pays : leurs familles se sont endettées pour payer le passage vers l’Europe et ces jeunes doivent rembourser les passeurs en travaillant dans l’illégalité. On leur a pris leurs papiers d’identité et ils ont peur… tant et si bien que la réglementation protectrice prévue par le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) ne peut jouer en leur faveur dès lors qu’ils évitent soigneusement de dénoncer leurs tortionnaires aux autorités de police, ces dernières étant présumées corrompues et incapables de les protéger.



5)

Et pourtant, au-delà de l'expérience de la violence, chacun d'entre eux fait l'expérience d'un nouveau chemin de vie. Créé jour après jour au sein de cette expérience. Finalement, je suis, comme eux, moi aussi, migrant.

Mais la migration de ces hommes (et de ces femmes) que j’ai vus à un moment donné de leur vie s’effectue dans la douleur et la douleur est démultipliée par l’enfermement inhérent à la rétention administrative… Je me demande : pourquoi rajouter de la souffrance à la souffrance ? Ces personnes - du moins un bon nombre d’entre elles - veulent s’intégrer dans notre société : ce choix ne pourrait-il pas être pris en considération ? Ne nous enrichissons nous pas de nos migrations et de plus en plus d’intellectuels n’appellent-t-ils pas au « courage de l’hospitalité »[i] ?


Le fondement de nos réglementations dites « anti-immigration » dans les pays d’Europe de l’Ouest n’est-il pas que le « migrant » représente une figure subversive en tant qu’il questionne nos sociétés ainsi que nos carences, nos indifférences et notre oubli de la dignité humaine alors que nous sommes tous « habitants du monde »[ii]?


[i] Revue « Esprit » de juillet/août 2018, p. 112.

[ii] Revue « Esprit » de juillet/août 2018, p. 50-53.

Frédéric Lesigne réside à Bruxelles et travaille dans le Nord-Pas-de-Calais depuis septembre 2016. Il est par ailleurs professeur de yoga à Bruxelles.