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Mark Eyskens : Nous avons besoin d’une immigration organisée



L’Homo sapiens se promène depuis au moins 300.000 ans sur cette terre et, dès le début de son existence, il fut migrant à la recherche d’une vie meilleure. Les Européens ont oublié leur passé préhistorique, qui se situe en Afrique australe et, par après, en Asie centrale.

Aujourd'hui, il y a 7,5 milliards de terriens. À l’époque du Christ, on ne comptait, selon les démographes, que quelques centaines de millions d’humains sur la planète. Audébut du XXe siècle, il y avait 2 milliards d’habitants et, d'ici la fin du XXIe siècle, la terre comptera peut-être 10 milliards d’hommes et de femmes. "Nous sommes devenus trop nombreux sur le globe" est une plainte fréquemment entendue. Mais dont on peut tirer des conclusions plutôt cyniques, qui vont à l'encontre de la doctrine du personnalisme et de l’humanisme le plus élémentaire.


Dans les continents où la pression démographique augmente, notamment en Afrique, dont la population doublera pour atteindre quatre milliards d’habitants à la fin de ce siècle, la tendance à émigrer se développe et cela en direction de l'Europe. Des motivations économiques jouent un rôle déterminant surtout pour une population relativement jeune qui ne semble plus avoir d’avenir dans son pays d'origine. C’est paradoxalement une meilleure éducation qui incite beaucoup de jeunes Africains à quitter leur continent pour gagner l’Europe dans l’espoir de trouver un emploi suffisamment qualifié, lequel fait encore défaut en Afrique.


Aux réfugiés économiques risquent de s’ajouter les réfugiés climatiques, étant donné le réchauffement et l’effondrement de l’économie agricole, surtout en Afrique, avec son cortège de famine et de maladies, qui forcera de plus en plus de gens en désespoir de cause à quitter leur pays.


La troisième catégorie de réfugiés est très actuelle et est la conséquence des guerres et des conflits religieux et ethniques, surtout au Moyen-Orient, en Syrie, en Irak, au Yémen, en Afghanistan, en Libye et dans certains pays africains. Les personnes qui fuient leur pays et les horreurs de la guerre bénéficient du droit d’asile en vertu de plusieurs traités internationaux dont le Traité européen des droits de l’homme. L’UE a déjà fait un effort, qui porte sur environ 500 000 réfugiés. A ceux qui critiquent l’arrivée de migrants il est utile de rappeler que, lors de l’éclatement de la première guerre mondiale, un million de Belges ont été accueillis aux seuls Pays-Bas, restés neutres, et qu’en 1940, au début de la deuxième guerre mondiale, autant de Belges se sont réfugiés en France.


Il est évident que l’Europe ne peut pas accueillir tout le monde, qu’il faut une répartition équitable des efforts entre pays membres et un contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne. L’administration européenne s’y emploie mais les résultats restent souvent en deçà des attentes. Il y a manifestement un manque de solidarité au sein de l’Union Europénne. Cette situation est exploitée par des partis politiques qui font de la lutte contre l'immigration le fer de lance de leur conquête du pouvoir, comme cela fut le cas en Italie et en Hongrie. Les batteurs d’estrade démagogiques et les populistes proclament que les étrangers menacent financièrement notre sécurité sociale et les emplois des Européens autochtones. La vérité est que l’Europe a besoin de jeunes étrangers, étant donné la pénurie de main-d’œuvre, dans la mesure où ceux-ci peuvent être intégrés dans le marché du travail. Un étranger mis au travail contribue positivement au produit national brut et au financement de notre sécurité sociale. L'Europe est en outre confrontée à une grave diminution de sa population autochtone. Selon les démographes, à la fin de ce siècle, l'Union européenne accusera un déficit démographique de 50 millions de personnes. Ce phénomène s’explique par l’augmentation de la prospérité et le fait que les ménages préfèrent plus de confort matériel à un deuxième enfant.


La vérité est que l’Europe a besoin d’une politique d’immigration sélective et bien organisée mais l’homme politique qui a le courage de l’expliquer à ses électeurs risque de perdre toutes ses voix, car les démagogues crieront tous azimuts : « eigen volk eerst » « notre peuple d’abord ». L’égoïsme collectif, voire la xénophobie latente, se drapent dans un discours identitaire exclusif et nationaliste.


Dans les pays pauvres, d'autre part, de nombreux enfants restent nécessaires car la mortalité infantile y est encore élevée et faute de sécurité sociale, les enfants doivent prendre soin de leurs parents, quand ceux-ci ne sont plus capables de subvenir à leurs besoins. Il va de soi que les étrangers, qui viennent chez nous doivent s’intégrer et s’adapter mais il y a une différence entre adaptation et assimilation. Il ne faut pas que les étrangers soient obligés de changer d’identité. C’est la raison pour laquelle il faut respecter leur liberté de religion et certains aspects de leur culture, compatibles avec la nôtre. C’est ainsi que se construit l’interculturalité. Les Européens ne peuvent jamais oublier qu’à l’époque du colonialisme, ce sont eux qui ont imposé leur culture, leur religion, leur langue aux habitants, appelés indigènes, dans les pays occupés.


Le phénomène de l’immigration est un test pour la solidarité, la cohésion et l’efficacité de l’Union européenne. Il s’agit en premier lieu d’une épreuve difficile pour la crédibilité éthique de l’Union européenne, de son échelle des valeurs, de la conscience morale de ses dirigeants et de l’humanisme de sa population. Beaucoup de malentendus entre autochtones et allochtones, qui hypothèquent la coopération et l’intégration, doivent être combattus avec intelligence, habileté et respect mutuel. Le message du « méliorisme » repose sur la foi qu’un monde meilleur est possible ou du moins pas impossible.



Mark Eyskens (1933) Professeur d’Economie KUL, Président honoraire de l’Académie royale des sciences, membre de la Chambre (1977-2003), Ministre et Premier Ministre belge (1976-1992), membre du Conseil de l’Europe, membre de nombreuses organisations, auteur de 60 livres.