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Alain Arnould : Regard d’un témoin – Quand l’abstrait parle du religieux



Dans cet essai je présente en quelques lignes une œuvre d’art qui m’a personnellement touché. Je n’y ambitionne ni exhaustivité ni objectivité. Il s’agit plutôt d’un témoignage où je partage une émotion.


Alfred Manessier (1911-1993) me fascine depuis un bon moment. L’homme qui a fait une expérience de foi déterminante durant la guerre, l’artisan de la réconciliation entre l’Église et l’art abstrait en France dès 1947 (Les Bréseux), l’artiste mobilisé pour de multiples causes humanitaires, le peintre et graveur de tant de lumières, mystères et paysages occupe une place particulière parmi les artistes français de l’après-guerre. Pendant ma formation de Dominicain, au couvent de Lille, j’ai pu prier tant de fois en présence de sa tapisserie Christ à la colonne ; je me souviens des découvertes de ses chasubles à la chapelle Sainte-Thérèse à Hem sous l’œil expert de feu frère Pierre Gaugé, et de ses premiers vitraux dans la petite église des Bréseux. Comme conservateur du Musée d’Art Moderne Religieux à Bruxelles, quelques-unes de ses lithographies me tenaient compagnie dans la solitude de ce lieu perdu dans l’immense Basilique de Koekelberg. Lors de la visite de la merveilleuse exposition qui lui était consacrée à Saint-Riquier en 2012, j’ai appris à connaître son souci pour les fractures de notre monde. A Fribourg je l’ai retrouvé dans la cathédrale, où les couleurs de ses vitraux inondent ce sombre lieu.


Mais c’est plus particulièrement l’apothéose de son œuvre qui depuis plus de deux décennies accompagne si souvent des moments clés de mon passage sur cette terre. A la fin de sa vie (1982-1993), Manessier reçoit une commande de l’état français pour imaginer des nouveaux vitraux pour l’église du Saint-Sépulchre à Abbeville. Pour Manessier, c’est l’occasion d’offrir le meilleur de lui-même et d’exprimer son attachement à la ville où il a passé son enfance et à la région, la Baie de Somme, qu’il a tant chéri et qui l’a tant inspiré. De tous les projets de vitraux dans des églises historiques confiés à des artistes de renom par l’état français pendant la seconde moitié du vingtième siècle, celui de l’église d’Abbeville est à mon humble avis inégalé. Manessier y a réussi une parfaite symbiose non seulement avec l’architecture gothique du lieu mais aussi avec l’âme et la destination de cette maison de prière. Il fallait un homme de foi et de profonde humanité pour livrer une œuvre aussi époustouflante qu’inspirante.


Le vocable de l’église, Saint-Sépulchre, a naturellement déterminé le programme du cycle qu’il a élaboré. Manessier a choisi de consacrer ses plus de vingt vitraux et leur 300m2 à l’évocation des moments du triduum pascal, du Jeudi Saint à la Résurrection. Dans le style abstrait, coloriste et lyrique qui caractérise son œuvre, il évoque tour à tour l’Eucharistie à travers le blé et la vigne, la promesse de la venue du Saint Esprit dans le Grand Discours d’Adieu de Jésus tel que nous l’a transmis saint Jean, Gethsémani, la croix et la douleur du Vendredi Saint, le désespoir du Samedi Saint et, dans la totalité du chœur, la Résurrection. Le tout est introduit par une fenêtre où est évoqué le tohu-bohu des commencements indiquant ce que la Passion et la Résurrection viennent ordonner et sauver.


Je pourrais décrire ici chacun de ces vitraux, mais d’autres l’ont fait avant moi. Je livre donc plutôt ici mon regard personnel sur quelques-unes de ces merveilles vitrées et ce qu’elles me transmettent.


Quand la souffrance touche un proche, je pleure avec les lignes des plombs du Stabat Mater (image 1). J’y vois aussi une Pietà.

Les courbes qui rythment tout le vitrail évoquent le corps sans vie posé sur les genoux de Marie. Elles expriment si bien le deuil de cette mère qui a vu partir son Fils qui, selon la nature des choses, aurait dû mourir après elle.

Dans sa Déposition (Madrid, Prado), Rogier Van der Weyden exprimait à la fois l’unité d’esprit entre la Vierge et son fils et le profond désarroi de Marie en peignant mère et fils dans une même attitude. Manessier, dans les lignes courbes également expressives de sa Pietà, suggère à son tour un corps à corps où les bras de la Vierge pendent autour du corps du Christ. C’est dire les indicibles découragement et tristesse de celle qui, trente ans plus tôt, avait déjà porté le Fils de Dieu. Le Vendredi Saint, elle a dû le porter sans vie sur ses genoux.

Plus que les autres vitraux, celui-ci se découvre aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur de l’église. Depuis le jardin qui entoure l’église, les lignes de plomb, comme un saule pleureur, révèlent à la ville les bras las qui pendent sans savoir comment porter le poids du deuil. De l’intérieur, les tessons de couleurs fades s’unissent au graphisme des plombs pour décrire les larmes qui ruissèlent des yeux de la mère.


Quand le manque d’espérance m’entoure, ce sont les bleus du vitrail de la Grande Nuit du Samedi Saint (image 2) qui rejoignent le vide que je ressens.

Dans cet immense vitrail, la variété des bleus profonds donne des frissons à celui qui le contemple. Ils évoquent les ténèbres de la nuit. Ces bleus sont aussi tels des vagues que l’on peut fixer du regard et qui sans but ni fin viennent inéluctablement se mourir sur les plages de la Baie de Somme. Des vagues qui viennent surprendre, jusqu’à menacer de noyade, les promeneurs insouciants de la Baie. Autant d’images qui évoquent le vide du Samedi Saint que Manessier a fixé dans le verre ici.

Je suis de glace devant ce mur de verre que la lumière a tant de mal à traverser, comme quand la souffrance nous prend à la gorge, que l’avenir semble bouché et qu’il manque de force pour regarder au-delà.


Quand l’avenir me questionne, c’est la dynamique du vitrail de l’Annonce de la Pentecôte (image 3) qui me vient me réconforter. Dans l’église, il fait face à celui du Samedi Saint. A la veille de sa mort, Jésus promet à ses disciples la venue de l’Esprit. Alors que l’horizontalité et les couleurs retenues dominent le bas de la composition, c’est la verticalité et les couleurs plus chaudes qui marquent le haut. Le somnolant sera bientôt éveillé par des flammes qui viendront lècher allègrement, chaleureusement et en douceur les cœurs des hommes pour les réconforter. J’y décèle aussi la diversité si colorée que proclamera l’Esprit. Les couleurs ne sont pas encore franches et les formes sont encore bien rangées. Le vent n’a pas encore soufflé. Manessier met ici en composition et en couleurs la promesse de la présence de Dieu aux côtés des hommes.


Quand la mort croise ma route ou que la joie vient à ma rencontre, c’est le formidable élan des sept vitraux que Manessier a consacrés à la Résurrection qui me rejoignent : La joie de Pâques au petit matin de la Résurrection (image 4). Comme dans un orchestre, chaque musicien joue sa part, mais c’est la globalité des sons qui produit la mélodie qui vient toucher le cœur de l’auditeur. De vitrail en vitrail, invité par la verticalité des lancettes et ogives des fenêtres et par la composition, le regard du spectateur est aspiré vers le haut. La dynamique de ces sept vitraux emporte le regard vers le bout de l’abside, là où chaque matin se lève le soleil. Le tout exprime à merveille la force de l’événement unique de Pâques. Cette force est aussi portée par le foisonnement de couleurs si variées, à l’opposée du monochrome bleu du Samedi Saint. Manessier livre une explosion de joie qui s’élève pour le Christ ressuscité. Élan et couleurs proclament non seulement l’énergie que libère la Pâque mais aussi l’immense espérance qui est donnée par Dieu en ce premier matin.

Le style abstrait de Manessier permet de capter le mystère de l’événement mieux qu’une représentation figurative. Il ne dit pas tout mais évoque, en toute pudeur et humilité, l’indicible de ce don de Dieu pour l’humanité.


Les vitraux de Manessier n’imposent en rien. Ancrés dans les Écritures, dans son expérience humaine et dans l’environnement, ils effleurent plutôt les mystères de la foi.


En commentant les réalisations du peintre verrier Guillaume de Marcillat (1467-1529), l’historiographe et peintre Giorgio Vasari écrivit : Ce ne sont pas des vitraux mais des merveilles tombées du ciel pour la consolation des hommes. Il en va de même pour les vitraux d’Alfred Manessier, qui offrent au XXIe siècle des parois où, à la croisée de la lumière et du sable, l’homme peut rencontrer Dieu. Manessier s’y fait messager de Dieu, comme l’avait fait dans ces peintures, cinq cents plus tôt, Giovanni da Fiesole, que ce même Vasari surnomma le bienheureux messager, le Beato Angelico. Les lignes et les couleurs peuvent, autant que les paroles, évoquer et témoigner de la présence de Dieu auprès des hommes.

Alain Arnould est dominicain et docteur en histoire de l'art. Pendant seize années, il était aumônier des artistes à Bruxelles, en charge des Messes Festives, expositions et des animations artistiques à la Cathédrale Saints Michel et Gudule. Depuis 2017, il est conseiller du Maître de l'Ordre des Prêcheurs pour les provinces dominicaines d'Europe septentrionale et Canada. Il publie régulièrement dans le magazine 'Rivages. Sens et Spiritualités'.