Search

Josef Schovanec : Leçons de sens


C’est par une migration que commencent toutes les grandes histoires fondatrices de civilisation. C’est également par une migration que, bien plus modestement, dans l’anonymat, que commença celle de l’auteur des présentes. Un jour, il a un demi-siècle, dans un village du bloc de l’Est, où mon défunt père, alors jeune homme, rendant visite à sa mère, lui avait longuement serré les mains avant de la quitter. Elle, et elle seule, comprit le secret message : elle ne devait plus jamais le revoir ici-bas. Comme tant d’autres, comme ma mère, mon père prit le long et tortueux chemin vers l’Ouest.


Peu de gens en Occident perçoivent ce que ce chemin vers l’exil signifiait, tant sur le plan physique que sur le plan intellectuel et symbolique. Bien entendu, sur le plan physique, ce sont ces images des forêts profondes, par exemples des monts de la Sumava, qui se dressaient à la frontière entre le « camp impérialiste » et « l’humanité progressiste », selon les termes d’alors. Dans ces forêts, marécages, champs de mines, fils à très haute tension, miradors, gardes-frontières tirant à balles réelles sans sommation et autres chiens d’attaque dressés pour tuer attendaient le téméraire voyageur.


Mon enfance fut bercée d’histoires de traversée. On se contait les coups de génie d’un tel ou d’un tel. L’histoire à peine croyable d’un villageois qui, pendant des semaines, dans le secret de sa grange, avait de nuit cousu une montgolfière de fortune, parvint à la gonfler une nuit sans lune et aux vents favorables, échappa par miracle aux balles et atterrit en Autriche. Bien entendu aussi les récits de ceux que l’on nommait « rois de la Sumava », à savoir les mythiques passeurs, ceux qui pouvaient être immergés durant des nuits entières dans les marécages glacés pour échapper aux chiens, qui connaissaient tous les chemins vers la liberté. Las, la plupart des passeurs étaient des agents de la police secrète d’État, sinon des criminels à la Dr Petiot, qui brûlaient les cadavres de leurs clients après les avoir dépouillés de leurs biens.


Avec les histoires de traversée, les récits des épreuves subies étaient l’autre genre littéraire de ces soirées d’un monde aujourd’hui disparu, où dans le secret d’une salle d’une ville occidentale se réunissaient pour de discrètes agapes les survivants. De petites bulles magiques, où celui qui balayait les rues, était méprisé de tous durant la journée, soudain, le soir, était désigné au sein du petit groupe, avec un frémissement de respect, par « Monsieur le Ministre ». Car ministre, en vérité, il le fut, avant sa chute, avant son exil. Les hiérarchies s’établissaient en fonction du nombre d’années sur une dalle de béton en Sibérie. Avoir été condamné à mort représentait un couronnement.


Bien entendu, acta est fabula : ce monde-là d’hier n’est plus, et nulle nostalgie ne saurait lui rendre vie. Toutefois, plus les années passent, plus ces souvenirs d’enfance devraient s’estomper, plus, au contraire, mes vécus structurants de l’âge enfantin me reviennent en mémoire. Donnent sens au quotidien. Sont porteurs de leçons de vie.

La première leçon relève de l’évidence même, à condition de savoir réfléchir. L’ancien bloc de l’Est consacrait des moyens considérables, tant sur le plan humain que financier, pour verrouiller ses frontières, du moins celles avec la zone impérialiste. La technologie la plus évoluée était utilisée, les régions frontalières étaient vidées de leurs habitants avec des permis spéciaux, un financement colossal était prélevé sur le budget de l’État, il y avait des corps militaires dédiés pour monter la garde et tirer, et même les enfants à l’école apprenaient comment lancer des grenades sur l’ennemi infiltré, le tout avec un déluge de propagande et de films, certains de qualité au demeurant ; inutile de dire qu’il n’était guère question de droits humains de celui qui était pris à la frontière. Le bilan ? Les frontières du bloc de l’Est étaient une passoire, comme dirait un responsable belge contemporain. Mes parents, pourtant guère sportifs l’un comme l’autre, avaient réussi à les franchir sans encombre. La conclusion, dès lors, tombe sans appel : prétendre verrouiller les frontières est risible : tout simplement, même avec les meilleurs efforts, les Etats actuels ne sauraient lutter avec succès contre la volonté d’ailleurs de l’humain.


La deuxième leçon, qui découle de la première, pourrait être celle du Mur de Berlin. En vérité, je n’avais pas tant entendu parler que cela de cette fameuse construction durant mon enfance : le Mur de Berlin était avant tout un symbole pour les occidentaux, sinon un cadre de cinéma pour films d’espionnage plus ou moins réussis. La raison de cet apparent paradoxe était simple quoique sans doute choquante pour des oreilles occidentales : fondamentalement et en tant que tel, le Mur a été le théâtre de bien moins de drames et de morts que d’autres parties de la frontière. La leçon du Mur, de ce symbole d’infamie, est de mettre en parallèle le nombre de ses victimes avec celui, de bien des ordres de magnitude supérieur, de ce que l’on nomme, avec une exquise pudeur, politiques migratoires européennes contemporaines. Avec, bien entendu, l’amère inversion : si l’URSS dirigeait ses balles contre les siens, dorénavant c’est contre autrui que nous agissons.


Une troisième leçon, parfaitement oubliée, était celle des conséquences intérieures du verrouillage des frontières. Si l’objectif de retenir au pays les forces vives de la classe ouvrière avait été, dans le meilleur des cas, un semi-échec, les effets les plus dévastateurs étaient moins quantifiables. Perte de productivité et de motivation de ceux qui étaient maintenus contre leur gré dans les frontières socialistes, certes, elle atteignait des niveaux homériques, et les récits de la vie quotidienne dans les usines soviétiques pourraient remplir des bibliothèques, entre corruption endémique, je m’en foutisme intégral et petits sabotages du quotidien. Surtout, une idéalisation totalement irrationnelle de l’Occident, pour la propagande duquel l’URSS était, de fait, le premier relai, couplée à un profond mépris de soi : pour un habitant du bloc de l’Est, tout ce qui venait de chez lui, quand bien même ce fût excellent, n’était que méprisable et digne de rejet. Autant dire que la grande difficulté actuelle de bâtir une société, un Etat crédibles en Europe de l’Est ne relève nullement du hasard.


Enfin, l’ultime leçon pourrait être la plus menaçante. Naguère, l’Occident s’intéressait, certes vaguement et de façon déformée, à l’Europe de l’Est. Beaucoup de gens connaissaient les dirigeants orientaux par leur nom. Il y eut des mouvements spontanés de soutien, de sympathie, de ce que l’URSS désignait par le terme sacré de « fraternité des peuples » - quiconque a connu l’URSS ne peut lire cette expression sans que les larmes ne lui viennent aux yeux. Ces temps-là sont révolus : à présent, la connaissance de l’Europe de l’Est est tombée objectivement à zéro. Surtout, la sympathie spontanée envers l’autre n’est plus. Alors qu’il y a deux générations, pour un occidental francophone, les Roumains étaient, dans son imaginaire, des écrivains ou des artistes avant-gardistes, que les Polonais étaient tenus pour des héros militaires et que les Hongrois savaient mieux cuisiner que quiconque, rien de tel de nos jours : l’autre ne saurait être que nuisance et danger.


Que la conclusion de ces lignes aille à l’une de ces innombrables anecdotes soviétiques, amusantes car vraies. Alors que voyager était impossible, une très petite minorité de privilégiés le pouvaient. Plus nombreux étaient ceux qui s’efforçaient de faire croire qu’ils en faisaient partie. Ainsi donc, dans le bus ou le tram, alors que les ouvriers se rendaient à une autre journée de dur labeur, il y avait souvent tel voyageur qui haussait la voix et disait, par exemple : « hier, mes amis à Vienne m’ont dit... ». Il n’avait pas le temps de finir la phrase que l’émeute éclatait. Situations à la fois comiques et d’une tristesse insondable. Là où pourtant mon cœur s’arrête, c’est quand je songe à la même scène aujourd’hui, en Occident : sans doute que tous, en entendant la phrase sur Vienne, s’écarteraient d’un bond et appelleraient la police. En vérité, l’URSS pourrait être en chacun de nous.

Josef SCHOVANEC est philosophe, écrivain, chroniqueur et voyageur. Il est en faveur d'une société plus inclusive pour les personnes autistes et souligne, par ailleurs, les bienfaits du voyage. Docteur en sociologie et en philosophie, il étudie notamment les phénomènes de croyances.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages biographiques et de récits de voyages dont une autobiographie Je suis à l’Est ! Savant et autiste, un témoignage unique (Paris, Plon, 2012) et Éloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez(Paris, Plon, 2014).