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Zoltán Danyi : Le déblayeur de cadavres (extrait du roman)



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Chaque année, les Turcs traversent au moins deux fois la Serbie et la Hongrie, une première fois au début de l'été, lorsqu'ils rentrent chez eux en Turquie, et une deuxième fois à la fin août, lorsqu'ils s'en retournent chez les Allemands, si bien qu'en fait les routes hongroises et serbes sont tout l'été pleines de Gastarbeiter [1] turcs et si quelque preux pourfendeur d'Ottomans hongrois ou serbe avait la malchance de ressusciter pile à cette période, il ferait instantanément une crise cardiaque en voyant les Turcs foncer impunément dans les deux sens à travers tout le pays et, bien entendu, c'est en Serbie que chaque Turc veut faire son plein d'essence puisqu'en Serbie le carburant est meilleur marché, de sorte que la station-service où il travaille ne désemplit pas de Turcs de tout l'été, dit-il tout en grignotant mentalement une carotte pendant que dehors la pluie se remettait à tomber, ou peut-être continuait, ininterrompue depuis des jours.



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Autrefois, poursuivit-il, lui aussi avait participé à la contrebande de carburant, en un temps où l'on pouvait assez bien en vivre, il se ravitaillait en essence côté hongrois, puis traversait la frontière le réservoir plein et livrait pour finir sa cargaison côté serbe ; on lui avait bricolé le réservoir d'une vieille Mercédès déglinguée afin d'en doubler la contenance, c'est ensuite avec cette Mercédès tripatouillée qu'il avait, des années durant, passé le carburant en fraude de la Hongrie à la Serbie ou, comme on l'appelait alors, la Petite-Yougoslavie, qui en était privée à cause de l'embargo ; dans les premières années de la guerre, beaucoup ont vécu du trafic de carburant, ils faisaient le plein à la première pompe de Szeged, puis retournaient en Serbie et là revendaient l'essence ou le gasoil au double du prix, c'était si simple, tout cela, de faire le plein en Hongrie, de revendre la marchandise en Serbie, du moins au début car ensuite la mafia a mis la main sur le carburant et alors les affaires ont changé, dit-il, mais bref, au début de la guerre, on pouvait plutôt bien gagner sa vie avec la contrebande d'essence, surtout celui qui arrivait à faire la navette trois ou quatre fois par jour ; il y en avait même certains qui non seulement remplissaient le réservoir mais aussi des bouteilles d'eau minérale qu'ils cachaient ensuite dans tous les recoins imaginables de la voiture, et d'autres, encore plus audacieux, qui déployaient des tuyaux en plastique de plusieurs kilomètres à travers la frontière verte en les dissimulant parmi les brins d'herbe puis y faisaient passer le carburant de Hongrie en Serbie, une petite combine grâce à laquelle ils ont réussi pendant des années à tromper les gardes-frontières hongrois, à moins que ceux-ci n'aient été mis au parfum en échange d'une gratification appropriée, quoi qu'il en soit la contrebande de la Hongrie vers la Petite-Yougoslavie ne se limitait pas à l'essence, elle s'étendait aussi au salami, au fromage à tartiner et à la margarine, au café, au chocolat et au savon, aux slips, aux caleçons et à la pâte dentifrice, et déjà à cette époque il fallait poireauter quatre à cinq heures à la frontière car le marché noir occupait toujours plus de gens, et cette attente interminable rendait tout le monde nerveux, lui par exemple, la nervosité lui comprimait l'estomac, il n'arrivait plus à manger convenablement et à ces moments-là il grignotait seulement des carottes dans l'auto toute la journée, il restait bloqué à la frontière avec la vieille Mercédès et n’y faisait rien d'autre que de croquer nerveusement ses carottes, dit-il ; à cette époque-là il n'arrivait déjà plus à faire quatre ou cinq rotations par jour, mais tout au plus deux ou trois, de sorte que ce bizness ne payait plus aussi bien, surtout quand pour finir est apparue la mafia serbo-hongroise, qui a commencé à enrôler les gens, et c'est devenu de plus en plus difficile pour celui qui voulait travailler à son propre compte, au contraire de ceux qui trafiquaient pour elle et qui traversaient la frontière à la manière des diplomates, remontant les files régulières sans y faire la queue, car désormais ce n'étaient pas seulement les gardes-frontières mais sans doute aussi les politiciens locaux qui avaient un intéressement dans l'affaire, enfin bref, son intention n'était pas de fourrer son nez là-dedans, dit-il, juste de raconter comment, à cause de l’augmentation de la circulation, eux étaient obligés d'attendre huit à dix heures à la frontière, tandis que les passeurs de carburant de la mafia contournaient la file et, à l'égal des diplomates, traversaient les barrières sans faire la queue, ce qui était passablement irritant, dit-il, mais bientôt ils le contactèrent lui aussi, ils lui expliquèrent d'abord gentiment quels seraient ses avantages s'il travaillait pour eux, plus tard, comme il ne s'était pas laissé embobiner, ils le menacèrent, et, comme cela n'avait pas réussi non plus, des gros bras à moto lui barrèrent un jour la route, quelque part du côté hongrois de la frontière, et ces gaillards à moto parvinrent à le convaincre qu'il ferait vraiment beaucoup mieux de convoyer dorénavant le carburant pour eux ; à partir de là, il n'a plus eu à faire la queue à la frontière, il doublait les autres autos avec les passeurs d'essence, le chasseur gris, lui, immobile près de la route, se contentait de les regarder, et c'est justement cela qu'il voulait raconter, le chasseur gris debout au bord de la route dans le roussoiement du crépuscule, lorsque, de l'horizon qui s'entrouvre, un renard semble surgir en rampant, dit-il à l'infirmier, c'était seulement de cela qu'il voulait parler, pas de l'essence, mais bon, peu importe !



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L'Amérique bien sûr, tout du moins d'un point de vue serbe, c'était l'impossible par excellence, de sorte que, au départ de la Serbie, il ne serait jamais parvenu jusqu'en Amérique, ça, il en aurait mis sa main à couper vu que pendant longtemps il n'avait même pas pu imaginer être un jour en mesure de se rendre de Serbie à, par exemple, Vienne ou Berlin car, dit-il, la Serbie ou, comme on l'appelait à cette époque, la Petite-Yougoslavie devenait de fait, sous l'emprise des guerres, de plus en plus petite, de plus en plus étriquée, de plus en plus claquemurée et, s'il était encore possible d'aller chez les Hongrois ou les Roumains pour se procurer de la pâte dentifrice, des chaussettes ou de la margarine, il semblait déjà inimaginable de viser une destination plus lointaine, à lui du moins, puisque le simple fait de penser à Vienne ou à Berlin suffisait à lui donner aussitôt le vertige, comme à quelqu'un qui vit dans une cave ou dans une fosse creusée dans la terre et que terrasse la seule pensée de la lumière ; bref l'Amérique, c'était Mission : Impossible [2] par excellence, aller en Amérique lui semblait tout aussi absurde que s'il avait voulu revenir à son enfance, dit-il, bien entendu l'enfance, c'est pour tout le monde qu'elle finit par se dissiper, mais ceux qui la quittent dans les meilleures conditions, ce sont quand même ceux qui quittent en même temps le pays où ils ont grandi ; la Yougoslavie, elle, s'était complètement enlisée dans la fange, c'est comme si elle n'avait même jamais existé, c'est pourquoi ces derniers temps il cherchait quelque chose à quoi se raccrocher dans ce marécage, des crampons et des repères, telle l'affiche de Manhattan, et c'est parce qu'il avait vu beaucoup de films américains dans son enfance qu'il se consolait maintenant en se disant que ce n'était peut-être pas en Yougoslavie mais bien en Amérique qu'il avait grandi ; de fait ces derniers temps il commençait à ressentir à l'égard de l'Amérique un étrange mal du pays, alors, s'il lui fallait partir, pourquoi ne pas commencer tout de suite par le plus difficile or l'Amérique, justement, paraissait quasi impossible.


[1] En allemand dans le texte : désigne les travailleurs immigrés en Allemagne.

[2] En anglais dans le texte.


Extrait du livre de Zoltán Danyi intitulé Le déblayeur de cadavres (A dögeltakarító, Magvető, 2015) dans la traduction de Jean-Louis Pasteur, premier prix du concours de traduction de l'Institut hongrois (2019).




Zoltán Danyi est né à Zenta (Serbie) en 1972. Il est l’auteur de trois recueils de poèmes. Le déblayeur de cadavres (A dögeltakarító, Magvető, 2015) est son premier roman. Avec l’autorisation de son éditeur, l’auteur nous accorde la publication d’un extrait de son roman inédit en français, et ce, dans la traduction de Jean-Louis Pasteur.