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Khaled Bentounes : Le Bel Agir



La vie est un don

La vie est un don que nous recevons sans l’avoir demandé. Mais, pour que nous puissions exister en tant qu’êtres pleinement conscients, il faut que chacun de nous essaie de construire sa vie autour de valeurs. Cela s’appelle l’existence. Vivre, nous vivons tous. Humain, végétal, minéral, insecte et même virus, nous recevons la vie. Mais comment faire de ce don une existence ?


Dans la tradition soufie, la vie nous est prodiguée par une volonté qui a voulu qu’elle soit. Elle provient d’un attribut divin : le Vivant (al-'Hay).


Dieu a voulu s’incarner, se faire voir, manifester le « trésor caché » de Sa présence à travers Sa création. Nous ne sommes au fond que le réceptacle, le miroir de cet attribut. Le respect de toute vie, minérale, végétale, animale, humaine... y est, dès lors, un principe sacré, proposé à la méditation des hommes.


Si toute créature, dans l’univers manifesté, voulue par le Réel-Vrai (al-Haqq), porte une étincelle de l’Esprit divin sacré, elle doit être respectée dans sa singularité. Le respect des différences humaines constitue ainsi, pour le sage, le fondement de notre coexistence sur terre et ne devrait jamais être une source de conflit ou de domination.


La réconciliation par l’altérité

Pour exister, il faut veiller à entretenir les liens, se mettre ensemble, en synergie avec les autres, ceux qui sont comme nous, qui nous ressemblent, comme ceux qui sont différents, qui nous sont étrangers.


« J’ai été envoyé, disait le Prophète Mohamed (ssp), pour parfaire ce qu’il y a de généreux dans la nature de l’homme ».


Chaque jour, à chaque époque, celles et ceux qui portent en eux, jusqu’à ce jour, ce Message de réconciliation par l’altérité, éveillent notre humanité aux valeurs qui donnent sens à notre vie ici-bas.


Comment agir ensemble, construire ensemble, s’éduquer ensemble et trouver un récit qui invite à se nourrir d’une histoire unifiée de notre humanité ? Trouver un récit unificateur pour préparer l’avenir, pour les générations qui nous suivront, dans la voie de la Paix, du Vivre et du Faire-ensemble ?


« Vous êtes tous d’Adam et Adam est de terre » disait le Prophète Mohamed (ssp).


Quant à la relation entre les trois monothéismes, Louis Massignon, dans une parole remarquable, la décrit en disant : « Si la mission liturgique de la langue hébraïque s’est achevée avec la Loi et les Prophètes, - celle de l’araméen avec la bonne nouvelle du Messie, - la mission liturgique de l’arabe n’est pas encore achevée parmi les nations. Elle a été faite langue de l’islam, soumission à la foi”, afin de devenir un jour la langue du Salam, de la Paix, souhaitée enfin aux créatures de la part de Dieu »[1].


Un bilan nécessaire

Au lieu du chant de la terre, ce que perçoit la conscience troublée et inquiète de l’homme d’aujourd’hui ressemble fortement, malheureusement, à une complainte devant le réchauffement climatique et l’urgence de la lutte contre la catastrophe annoncée, l’extinction programmée des espèces, les crashs dus à l’instabilité politique et financière, l’aggravation des crises économiques, l’explosion des inégalités et de la pauvreté, la manipulation de l’information, les Fake News, le rejet des élites, la montée de la xénophobie et les questions migratoires, la banalisation de la violence, couronnée enfin par l'épreuve que nous traversons liée à la pandémie de la Covid19 qui sème les peurs, la mort et l'incertitude face à la fragilité de notre système mondialisé.


La méconnaissance profonde des valeurs, des sagesses et des enseignements de la spiritualité contenue dans la plupart des traditions fait que l’homme s’enlise, de plus en plus, dans un mental égocentré narcissique. D’où l’importance de nourrir la raison, lumière et guidance de notre être, à la source de cet héritage spirituel. La spiritualité s’inscrit dans le prolongement de la philosophie, l’amour de la sagesse, afin que cette dernière alimente la réflexion, l’éthique et donne du sens à l’action, évitant à l’homme les débats et les impasses stériles et conflictuels.


Horizontalité et Verticalité

Dans un monde où la seule perspective prise en compte dans nos modes de réflexion est l’horizontalité, l’instinct et les pulsions deviennent les maîtres. L’horizontalité est l’absence de référence à toute transcendance qui appelle la conscience de l’être humain à évaluer les conséquences de ses actes, car toute action ne peut être considérée qu’à l’aune de l’intention qui la sous-tend et toute intention est liée étroitement aux valeurs que nous portons.


Si le rapport à soi, aux autres et au monde perd les valeurs d’amour, de compassion, de justice, de générosité et d’humilité, remplacées uniquement par ce que lui dictent ses émotions ou ses pulsions, nos mécanismes de défense primaires et nos réactions nous poussent alors à une répression ou à un rejet sans mesure, sous prétexte de protection, et nous amènent à trouver une justification rationnelle allant jusqu’à la dénégation de ce qui contrarie notre appétence. Toute sobriété étant exclue, la pudeur n’est pas de mise, tout est permis.


A l’opposé, la verticalité nous appelle à la responsabilité et à mesurer nos actes à la lumière de l’aphorisme : « ne pas faire à l’autre ce que l’on ne souhaite pas que l’on nous fasse ». Elle interfère avec notre mouvement, nos agissements, nos comportements pour nous rappeler l’acceptable et l’inacceptable, l’humain et l’inhumain.


La culture de paix

Apprendre à contrôler et gérer sa colère est un élément essentiel dans le Vivre Ensemble en Paix. Apprendre à se tempérer, à éviter de rentrer dans le conflit avec ses engrenages d’invectives ou d’accusations réciproques qui finissent par blesser l’amour propre dont le moi va s’emparer pour alimenter l’orgueil. Le moi orgueilleux ne raisonne pas, il rend coup pour coup. Nous passons à une autre attitude, permissive, où le mensonge, la félonie, la traitrise nous entraînent vers le déraisonnable, l’intempérance allant parfois jusqu’à la violence extrême.


D’où la nécessité, pour ne pas porter un jugement hâtif, de faire appel à la patience comme valeur cardinale et au « bel agir » comme fruit d’une maturation spirituelle.


L’homme responsable éduque ses passions. Il a besoin de s’appuyer sur des valeurs spirituelles universelles, des notions, des savoir-faire, des comportements, pour vivre en harmonie avec lui-même, avec les autres et son environnement naturel. La culture de paix peut être pour lui le moyen d’entamer un processus de transformation individuel et collectif. Selon la définition des Nations Unies, « la culture de la paix est un ensemble de valeurs, attitudes, comportements et modes de vie qui rejettent la violence et préviennent les conflits en s’attaquant à leurs racines par le dialogue et la négociation entre les individus, les groupes et les Etats »[2].


Il est devenu impératif d’enseigner l’éducation à la culture de paix. Elle est une éducation d’éveil qui permet de canaliser l’énergie des passions et d’éviter les conflits destructeurs.


L’éducation à la culture de Paix

Grâce à l’éducation à la culture de paix l’être découvre que la nature n’est pas une marchandise, ni une matière première à convoiter, mais qu’elle est la mère nourricière de toute l’humanité, dispensatrice de force et d’équilibre, de beauté et de rêve. Il réalise qu’il fait partie de la nature, il devient gestionnaire attentionné et non prédateur consumériste. Cela va le conduire à l’aimer et à comprendre la nécessité de la protéger pour son propre bien, à lui parler et l’entendre comme une partie intégrante de lui-même.


Il observe que la multiplicité des aspects de la nature incarne le principe fondamental de l’unité parce que tout est fait à partir des mêmes éléments.


L’être développe le sens des limites, de ce qui fait du bien ou du mal à lui-même, aux autres et à l’environnement. Il apprend les principes du vivre ensemble en paix pour les appliquer au quotidien. L’économie de la nature est une économie de recyclage de ces éléments et ne produit aucun déchet.


La méditation nourrit l’intelligence du cœur

La méditation, ou l’intelligence du cœur, est un moyen pour acquérir une meilleure connaissance de soi. Elle aide à se libérer des sollicitations du monde matériel au quotidien pour conduire à l’apaisement, permettre le discernement et redonner sens à sa vie par un « bel agir ».


Elle ouvre la conscience de l’être à la contemplation, lui permettant de percevoir que, derrière chaque chose, se cache une beauté. Par la méditation intérieure alliée à une réflexion extérieure, il perçoit des trésors que l’œil ne voit pas et que l’ouïe n’entend pas. Libéré de ses chaînes, il peut descendre dans les profondeurs de la matière ou s’élever dans les hauteurs des galaxies. Il réalise l’unité profonde de la création. Il n’y a plus de frontières entre lui, les autres et le Tout Autre.


L’Unité

Dans cette conscience exigeante de l’Unité, universellement élargie, l’autre fait partie de moi. Je suis concerné par ses actes, comme il est concerné par les miens. Si l’un d’entre nous réalise quelque chose de positif, tout le monde en est gratifié et heureux. Si je sens qu’à travers mes actes j’engage les autres et le monde, j’agis avec discernement et vigilance ; ma conscience n’est pas seulement la mienne, mais aussi celle d’une communauté, d’un peuple, voire de l’humanité. Je n’agis donc plus uniquement pour moi mais pour l’ensemble et mes actes ont une tout autre portée. Ce qui est accompli ne l’est plus de manière égoïste mais pour le bien d’une humanité à laquelle j’appartiens.


Un maître soufi, le Cheikh al-‘Alâwî (1869-1934), nous enseigne à ce sujet que les hommes, malgré leurs différences, constituent une vérité unique et qu’elle n’agit précisément qu’en vue de fortifier l’Humanité en l’homme.


A cet égard, il relève que la relation entre les membres et les organes du corps est très instructive. Tandis que les sens participent tous ensemble à l’augmentation de la perception, la raison choisit ce qui est utile au corps ; elle n’agit pas pour elle-même, mais pour l’ensemble. Aussi, loin de viser un bien égoïste, l’activité des organes, des sens et des facultés œuvre pour le bien de l’ensemble des parties du corps.

Il précise que quiconque ne loue pas les hommes ne loue pas Dieu, que quiconque se désintéresse du monde se détourne de la Vérité. Plus encore, que le but n’est pas de proclamer exagérément la pureté de Dieu, mais de reconnaître Dieu à travers les ressemblances et les oppositions.


Conclusion

Pour renouer avec la chaleur de la mélodie du chant, source de vie, que la Terre adresse aux cieux, il appartient aux femmes et aux hommes, réalisés et sages, de remplir le vide médian et de tisser le vêtement du siècle à venir.


« La maladie est en toi, et tu ne vois rien. Le remède ne peut venir que de toi, et tu n'en sais rien. Tu crois que tu n'es rien de plus qu'un corps minuscule, alors qu'en toi se trouve le Macrocosme avec une majuscule ». Cheikh al-Alawî


Les chocs sont parfois salutaires. Tout nous pousse à unir nos efforts et à prendre le chemin qui réconcilie notre belle planète Terre avec ses habitants. C'est un devoir sacré pour tous et nous ne pouvons fuir cette responsabilité. Mettre nos savoirs, nos avoirs, nos connaissances et notre technologie en synergie au service du bien commun. Agir ensemble pour la paix, le Vivre ensemble, la justice et la dignité. Chacun de nous est une cellule d'un même corps. Il s'appelle « Humanité ».

[1] L’Islam et l’Occident, Cahiers du Sud (1947) p.163. [2] https://undocs.org/fr/A/RES/52/13. https://undocs.org/fr/A/RES/53/243 (Déclaration et Programme d’action sur une culture de la paix).

Le Cheikh Khaled Bentounes est écrivain, pédagogue, conférencier et parcourt le monde en messager de paix.

En tant qu’homme de dialogue, ses avis sont recherchés par les décideurs politiques et les leaders spirituels. Sa voix a été entendue lors du Sommet des Consciences de la COP 21 à Paris en 2015 et lors du premier Sommet Humanitaire Mondial des Nations Unies à Istanbul en 2016 : sommet durant lequel les quatre engagements qu’il a proposés ont été inscrits dans l’Agenda pour l’Humanité de l’ONU.

Homme d’action, il est l’initiateur de la Journée Internationale du Vivre Ensemble en Paix auprès des Nations Unies (2017) et se fait le témoin d’une Culture de Paix et de Fraternité pour unir les efforts des uns et des autres, afin de dégager un dénominateur commun, nourri par des valeurs universelles partagées.