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Matthieu Damian: Je suis migrant et alors ? [3/3]



Etre quelqu'un : la migration vous réinvente...

Lorsque l’on vit dans un pays depuis des années, on est grande partie « déterminé » par la réputation de sa famille. Déménager de plusieurs centaines de kilomètres vous amène à garder une certaine image de vous-même, des habitudes que vous avez prises. Tout dépend cependant du contexte dans lequel vous êtes amené à le faire. Ma femme a immédiatement été reconnue car c’est au titre de ses mutations que nous bougions. En revanche, me concernant, il fallait tout refaire. J’ai eu la chance de finir par trouver un travail intéressant à chaque fois que mes périodes de chômage commençaient à être longues. Que serais-je devenu si cela n’avait pas été le cas ? Comment me serais-je réinventé ? Aurais-je été aigri ? Au regard de l’importance du travail dans ma famille mais aussi du statut social à acquérir, nul doute qu’un échec m’aurait fragilisé. Or, la migration fragilise d’abord avant de rendre plus fort si elle est réussie.


Je suis migrant : bien grand me fasse !

J’ai toujours aimé le jeu d’échec dans le sens où, dans un espace réduit, il existe des possibilités infinies de variations. L’enjeu de ce texte est un peu le même. Comment se rebeller contre l’espace fini imposé par le texte, la longueur ? Quels sont les pièges tendus par les seize pièces qui se trouvent en face des siennes ? Comment ne pas d'abord se rappeler que ce qui pose problème, c'est d'abord la position de mes pièces ? Sans être long sur le sujet, je voudrais souligner que le « Je suis migrant » ne fonctionne que dans un pas de deux. Il faut savoir qui l’on est. On passe trop de temps à chercher dehors des choses que l’on ne veut pas affronter.

En revanche, il ne faut pas tomber dans un « personnalisme » qui confine à l’individualisme. Le « je suis migrant », ce sont trois mots qui ne vont pas assez loin s’ils ne sont pas complétés par « et j’en fais quoi ? ». L’homme est un être social. Son arrivée dans un nouveau lieu amoindrit souvent sa « surface sociale ». Or, il a un rôle à jouer. S’il est migrant, c’est souvent de façon subie.

J’ai cette chance d’avoir choisi ma migration. Ce n’est pas toujours facile mais je le vis plutôt comme une chance. Ai-je suffisamment conscience de celle-ci et qu’est-ce que j’en fais ?


La figure du migrant

Je viens d’un milieu catholique, je l’ai assez écrit. Jésus Christ est une figure forte de la migration. Avant lui, Abraham ou Moïse avaient pu l’être. Quant à Mahomet, il a également été poussé à fuir sa société d’origine. Les trois grandes religions ont donc été fondées par (ou se sont appuyées sur) des migrants. Or, il est peu de dire que le peu de considération qui est accordé à ces derniers dans nos sociétés montre l’échec patent du message universaliste de ces religions.

Il en va de même pour le droit qui est, quelque part, une laïcisation de la justice divine par les hommes. Il échoue, sous le poids du politique, à reconnaître aux migrants la place qui devrait être la leur.

Si l’on enlève de ce propos la religion et la politique, il reste encore de l’humanité en nous. Que fait un enfant lorsqu’une personne, dans la rue, tend la main, qu’elle soit migrante ou non ? L’enfant la considère. L’enfant la regarde. Il voit en elle un frère humain. En grandissant, l’adolescent, puis l’adulte, va avoir tendance à détourner le regard.

J’ai grandi dans la religion catholique où l’on m’a enseigné que la personne qui souffre dans la rue, c’est ton frère humain, c’est Jésus Christ. J’ai pu lire les textes d’Emmanuel Levinas sur l’humanité du regard que l’autre jette sur nous ou sur ce qu’offre notre visage à l’autre, dans toute sa faiblesse. Qu’en ai-je fait ?


Une nuit au parc Maximilien

Depuis des mois il existe, au parc Maximilien, à côté de la gare du Nord de Bruxelles, une mobilisation populaire visant à héberger des personnes migrantes qui souhaitent gagner l’Angleterre. J’ai aidé à « convoyer » quelques-unes d’entre elles du parc aux différentes habitations qui se proposaient de les loger, pour une nuit. Les trajets pouvaient être assez longs et permettaient d’entamer une conversation. Dans toutes, ou presque, il y avait cette double souffrance : celle d’un passé traumatique et celle de l’exil. Je me rappelle de ce Soudanais qui me disait qu’il n’y avait pas de plus beau pays que le sien. Je vois encore cet Erythréen prostré dans sa difficulté à vivre avec un autre camarade, plus jovial, qui essayait de le faire sourire. Je n’ai pas vu beaucoup de visages heureux. Je ne vais pas extrapoler trop de cette expérience unique.

La figure du bouc émissaire, celle de René Girard, vient hanter le diagnostic. Il faudrait soit plus de justice sociale, soit un nouveau modèle économique. Comme la mobilisation populaire n’est pas assez forte pour faire advenir une répartition plus juste des richesses, on passe par le truchement plus facile de celui qui est la cause de tous les problèmes : l’étranger.

C'est un des soucis de cette réflexion sur la figure du migrant. En l'essentialisant, on en fait une figure à repousser : ce sont des barbares, comme on pouvait l'entendre chez les Romains. Ils n'ont pas nos valeurs. Qu'ils restent au-delà de nos frontières ! On a déjà suffisamment à faire avec nos pauvres. S'en tenir à ce constat, c'est refuser de tenir les deux termes de la question. Ne pas penser ce problème ou ne faire que le repousser aux frontières, c'est ne pas être à la hauteur du défi actuel, mais plus encore, ne pas préparer l'avenir.

Nos sociétés ne peuvent pas absorber l’immense demande de migration et c’est tant mieux car ces migrants, pour la plupart, ne veulent pas partir. S’ils le font, c’est parce que la situation est beaucoup trop tendue chez eux. L’Europe, si elle veut poursuivre le projet de paix et de prospérité qui était le sien à sa création, doit agir et d’une manière autrement plus forte qu’aujourd’hui.

Qu’est-ce que je peux faire ? Comment soutenir, à mon niveau, des organisations de la société civile qui empêchent une relation trop asymétrique entre le migrant et l’Etat ? Comment soutenir à la fois des associations charitables - qui aident physiquement les migrants - mais aussi des associations de plaidoyer, qui veulent la justice (car ce ne sont pas toujours les mêmes) ? Comment permettre qu’au niveau des pays d’origine, des solutions plus pérennes soient trouvées ? Autant de combats politiques qui peuvent faire partie de nos chemins de migration vers un monde meilleur.

Je remercie immensément Gilbert Granjon pour son invitation à réfléchir et je formule le souhait qu'une multitude de gens de tous horizons fassent de même pour que nous nous rappelions ainsi des mots de l'historienne indienne Gayatri Spivak qui regrettait que l'on parle à la place de l'autre.