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Michel Lastschenko : Être diplomate sous le regard de Dieu



« Que Dieu me pardonne, la diplomatie est souvent l’affaire du Diable !» Dans son excellent récit « Le Consul » (Gallimard), l’écrivain Salim Brachi prête cette phrase à Aristide de Sousa Mendes, Consul du Portugal à Bordeaux en 1940, qui prit la décision, en désobéissance à des instructions formelles du gouvernement Salazar, d’attribuer de vrais passeports portugais à des réfugiés sans papiers et d’octroyer des visas pour le Portugal à des détenteurs de passeports divers. Toutes ces personnes, environ 50.000, fuyaient le nazisme et l’invasion de la France par les troupes allemandes. Parmi les bénéficiaires de ces passeports et visas, de nombreuses personnes de confession israélite, réduites à l’appellation, à l’époque infamante et mortifère, de « Juif » et qui, sans Aristide de Sousa Mendes, sa famille et tout le personnel du consulat (car tous avaient été mobilisés par le Consul), eussent plus que probablement été déportées vers les camps d’extermination nazis. Rappelé à Lisbonne, démis de ses fonctions, accusé de forfaiture, le fervent catholique qu’était Aristide de Sousa Mendes fut reconnu comme Juste parmi les Nations par l’Etat d’Israël mais ne fut rétabli dans son honneur au Portugal que quelque temps avant sa mort.


Le diplomate que je suis n’a jamais été confronté au dilemme qui fut celui d’Aristide de Sousa, le choix entre l’obéissance au gouvernement ou celui plus simple, mais à celui, tellement plus difficile à suivre en vérité pour les serviteurs de l’Etat que nous sommes, de l’obéissance à sa conscience et, en l’occurrence, à sa foi chrétienne.


Je songe souvent à cette parole, celle disant que la diplomatie est l’affaire du Diable, et dès lors m’interroge comment un diplomate chrétien peut rester fidèle à sa foi en exerçant le métier « diabolique » qui est le sien ? Il me semble d’emblée que le christianisme apporte une réponse, puisque que si l’enfer est sur terre, l’Enfer, royaume du Diable, c’est l’homme lui-même, qui, en pleine autonomie, s’exclut volontairement de la communion de Dieu et accepte dès lors de courir le risque de la damnation éternelle. « Il appartient à l'âme de décider d'elle-même. Le grand mystère que constitue la liberté de la personne, c'est que Dieu s'arrête devant elle », disait Édith Stein, carmélite morte à Auschwitz en 1942. Le maître mot de la foi chrétienne est la liberté, chacun étant libre d’accepter la présence de Dieu en lui ou de s’enfermer dans un orgueil tel, dans une prétention à vivre sans Dieu, qu’il l’entraine au refus de l’amour de Dieu. Dieu n’impose rien, mais s’offre inconditionnellement à qui s’ouvre à lui. Je reviendrai sur ce mot important de liberté, mais je voudrais d’emblée sortir d’une sorte de provincialisme chrétien, aussi universel soit-il, et ne pas m’enfermer dans un pharisaïsme clérical, qui voudrait réserver aux seuls chrétiens le bénéfice de la liberté de bien agir et celui de la promesse de la vie éternelle. Tout le monde n’est pas chrétien, ne se réclame pas des Eglises catholique, orthodoxe ou protestante ou des nouvelles églises « évangéliques », et beaucoup de ceux qui vivent leur foi dans d’autres religions, le judaïsme, l’islam, le bouddhisme et divers mouvement spirituels ou transcendants, comme tant de personnes se disant athées, mais vivant un humanisme de partage et de fraternité, s’inscrivent consciemment ou involontairement dans les mêmes promesses que celles qui nous sont données par la foi en Dieu le Père, le Fils et le Saint Esprit. C’est bien là une des richesses du métier de diplomate, de tout homme en fait soucieux de garder les yeux et le cœur ouverts, soucieux d’écouter et de tenter de comprendre le monde de s’enrichir spirituellement à son contact. Le philosophe Jean Luc Marion nous l’apprend en soulignant que « la différence, dès lors qu’elle n’empêche pas l’humanité des relations, est source d’intérêt, voire de fécondité » (« à vrai dire, une conversation de Jean Luc Marion avec Paul François Paoli » - Le Cerf).


Si l’on exclut les vocations sacerdotales, nul métier ne s’exerce pour la seule gloire de Dieu. Ou, au contraire, tous les métiers s’exercent dans cette dimension spirituelle, dès lors que le travail est prière. J’aime ce qu’écrit Antoine de Saint-Exupéry : « un des aspects essentiels du travail n’est pas le salaire qu’il procure à l’homme, mais l’enrichissement spirituel qu’il lui apporte » (Ecrits de guerre, Gallimard). « Ora et labora » de diverses manières et, sans en être conscient pour la plupart, ou plutôt en refusant de se prévaloir de cette règle de vie. Ainsi le boulanger pétrissant sa pâte, le maçon édifiant un mur, le médecin soignant un malade, le pianiste interprétant une œuvre, le sculpteur saisissant ses ciseaux, l’ingénieur devant ses épures, le diplomate rédigeant un rapport, se retrouvent, dès lors qu’ils agissent en conscience et découvrent le sens de ce qu’ils font, non pas dans ce que chacun d’eux produit, mais dans la démarche spirituelle qui les anime. « Ce qui donne un sens à la vie,écrivait encore Saint Exupéry, donne un sens à la mort » (idem).


Mais le bourreau, le dictateur, le prévaricateur que nous rencontrons parfois dans mon métier, est-il lui aussi habité par cette dimension ? J’y reviendrai.


Ce qui m’a souvent frappé dans ma vie, c’est la solidarité anonyme du travail, la fraternité inconsciente des hommes. Tôt le matin, lorsque vers sept heures je traversais Bruxelles à pied pour me rendre aux Affaires étrangères et croisais sur mon chemin des hommes et des femmes se hâtant eux aussi vers leurs occupations ou déjà engagés dans leur activité du jour, j’étais saisi de cette vérité. Nous ne nous connaissions pas, n’allions sans doute jamais nous parler, et pourtant nous nous croisions chaque matin et les regards échangés, les sourires partagés disaient bien cette bienveillance et intelligence mutuelle de l’engagement dans la vie. Cette conscience de la fraternité est bien utile lorsque l’on vit et travaille à l’étranger. Nous sommes unis dans nos aspirations les plus nobles - la paix, la prospérité, le bonheur de l’humanité- comme dans nos ambitions les plus modestes et les plus intimes : l’amour, la santé et l’éducation de nos enfants, la joie partagée.


La diplomatie a beau être souvent l’affaire du Diable, elle n’a en fait au départ rien à voir avec Dieu, ne revêt aucune dimension spirituelle, ne recherche aucune signification eschatologique. Le diplomate défend les intérêts de son pays, dans la légalité évidemment, mais sans état d’âme particulier, même lorsqu’il est conscient que la politique dont il est l’un des instruments portera atteinte aux intérêts d’un autre pays que le sien. Le fondement spirituel de l’action diplomatique – à l’exception peut-être de celle du Saint Siège (et cette réticence pour souligner que le Saint Siège ne souffre pas plus d’angélisme dans son action extérieure que d’autres Etats) - est un mélange de nationalisme et d’idéologie, de valeurs que l’on se plait à nommer démocratiques indépendamment de leur contenu, de fidélité à des alliances temporaires ou se voulant pérenne, comme l’appartenance à l’Union européenne par exemple pour (la majorité) de ses Etats membres.


Chacun est persuadé de défendre un système de valeurs promouvant le bien commun, chacun est certain de son bon droit, même si les plus cyniques ou les plus lucides d’entre nous se rendent comptent de la part d’ombre de la lumière que nous somme sensés apporter pour éclairer le monde.


C’est dans l’exercice individuel du métier de diplomate que l’on croise parfois le Diable – et l’Enfer, c’est bien connu, c’est les autres - que l’on rencontre aussi Dieu, qu’Il vient nous souffler dans l’oreille ou dans le cœur ce qu’il convient de faire pour ne pas céder aux tentations du Mal.


L’exercice du métier de diplomate ne s’oppose aucunement à l’enseignement des Evangiles, indépendamment de sa signification chrétienne, je veux dire indépendamment de l’adhésion au Christ et à Dieu. Le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » est déjà une leçon de savoir-vivre diplomatique, de savoir-vivre tout court, et une sorte d’assurance mutuelle à laquelle chacun pourrait souscrire pour éviter bien des conflits. Les Béatitudes sont aussi un manuel du vivre ensemble, comme la parabole du jugement dernier ou encore celle du bon Samaritain. Et le métier nous surprend assez souvent à mettre en pratique les œuvres de miséricorde, surtout dans des zones de conflits ou de désastre humanitaire : donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. Et le dialogue diplomatique consiste souvent à conseiller ceux qui sont dans le doute, enseigner les ignorants, avertir les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes ennuyeuses (c’est le plus difficile), et prier Dieu pour les vivants et les morts, cette dernière activité ne pouvant se réduire à la seule dimension diplomatique bien entendu. Lorsque je dis que nous avertissons les pécheurs de leurs turpitudes, c’est bien sûr par rapport à ce que nous voyons dans leurs agissements comme étant contraires à nos intérêts ou à nos valeurs. Nous nous gardons bien de leur donner l’absolution, et mentons même à notre tour pour leur donner l’illusion qu’ils nous ont convaincu du bien-fondé de leurs actions, tout en nous réservant le droit, sans le leur dire nécessairement, de conseiller à nos gouvernements de prendre ou non à leur encontre des sanctions ou d’autres mesures marquant, non pas notre désapprobation personnelle, mais celle de la politique que nous servons.


Bien heureusement les principes démocratiques de nos gouvernements, la défense des droits humains, la recherche de la paix et de la coopération multilatérales ne sont aucunement en contradiction avec l’engagement chrétien et, dans la plupart des cas, nul questionnement à ce propos ne nous taraude. Chrétien, il l’est le plus souvent de manière ordinaire, je veux dire sans états d’âme, sans même peut-être vouloir l’affirmer. Cette réserve n’est pas une timidité mais une servitude imposée. Car diplomate belge à l’étranger, j’étais avant tout le représentant d’un Etat et d’un gouvernement ne se réclamant pas du christianisme pour affirmer leur identité ou leurs politiques nationales et internationales. Mes activités à l’étranger, dès lors que j’étais identifié comme l’Ambassadeur de Belgique ne m’appartenaient plus mais exprimaient l’action et le comportement de la Belgique. Les diplomates en général, les ambassadeurs en particulier, sont à la fois surveillés par les autorités du pays où ils sont accrédités, observés par les média et l’opinion publique locales, scrutés sans trop de bienveillance parfois par leurs compatriotes expatriés comme eux dans le même pays étranger et soumis au contrôle toujours plus présent qu’ils ne l’imaginent de leurs autorités nationales. Le diplomate chrétien se gardera donc d’afficher ostensiblement sa foi chrétienne, dès lors qu’elle répond uniquement à des aspirations personnelles, puisqu’il lui faut témoigner de la laïcité ou de la neutralité religieuse de l’Etat qu’il représente, ni adopter un comportement qui pourrait être interprété par certains compatriotes sur place comme une affirmation identitaire et philosophique contraires à la leur. La providence veut que de confession chrétienne orthodoxe russe ma fréquentation des rares églises russes dans les pays où j’ai vécu est sans doute restée bien discrète, sauf à Kaboul peut-être où les services de sécurité n’ignoraient pas ma fréquentation de la chapelle orthodoxe de l’ambassade de Russie. Cette discrétion relative en des temps et des pays ordinaires, s’il en est, ne tient plus en temps de troubles pour les communautés chrétiennes. Le diplomate européen – chrétien ou non à mon sens - n’hésitera nullement à se rendre dans les Eglises et à participer aux offices religieux là où les chrétiens font l’objet de brimades, de discriminations ou pire. Il s’agit alors d’affirmer non seulement sa foi chrétienne personnelle, mais de démontrer par sa présence que les stigmatisations, les ségrégations, les violences dont les communautés chrétiennes font l’objet portent aussi atteintes aux valeurs démocratiques que son gouvernement défend dans le monde. Ainsi à Riyad, les Résidences de l’Ambassadeur de Belgique et de l’Ambassadeur de France se transformaient le vendredi matin (jour férié dans le monde sunnite) en chapelles pour les catholiques expatriés ne pouvant se joindre ailleurs à l’Eucharistie. Ainsi, au Pakistan, mon collaborateur et moi assistions à la messe un dimanche sur deux, ainsi, à Kaboul, me rendais-je parfois dans une petite chapelle au quartier général des forces de la coalition. Il s’agissait de témoigner de notre attachement à la liberté de pensée, à la liberté religieuse, à la liberté de rassemblement, tout en nous ressourçant personnellement par la prière partagée et par l’eucharistie.


Nous sommes parfois - et ce fut même assez souvent le cas dans ma carrière - confronté au Mal, c’est-à-dire à des dirigeants politiques qui, sous couvert de défendre ce qu’ils considèrent être le bien commun, commettent en fait à l’encontre de leurs propres populations les pires exactions et crimes. Je n’évoquerais que deux Chefs d’Etats aujourd’hui disparus, le Maréchal Mobutu au Zaïre pour évoquer la prévarication et la corruption (sans oublier la répression policière de ses opposants politiques) et le Président de la République arabe syrienne, Hafez El Assad, qui ne cachait nullement avoir fait massacrer la population de plusieurs villes de son pays et dont les prisons regorgeaient de prisonniers politiques, souvent soumis à d’ignobles torture et dont beaucoup avaient été ou seraient sommairement exécutés. Il n’y avait pas d’homme d’Etat plus courtois que ces dictateurs et je ne souviens pas de les avoir vus recevoir les diplomates que nous étions en entrant dans les salons où ils nous accueillaient les mains encore ensanglantés de ceux qu’ils avaient torturés. Ce qui était frappant était leur « bonne foi », ou, plutôt, leurs justifications pour expliquer la nécessité devant laquelle ils se trouvaient de réprimer brutalement leurs opposants. Il s’agissait de regrettables mais inéluctables actions pour atteindre le « bien » qu’ils voulaient à leurs populations. Le romancier français Vladimir Volkoff, parlant des dictatures sanglantes disait que les bourreaux de leurs peuples se voulaient être le « Mal de Dieu », c’est-à-dire non pas le Diable, mais le Grand Inquisiteur chargé de purifier la foi en condamnant au bucher ou au gibet les hérétiques refusant le Bien qui leur était proposé. Notre histoire européenne est faite de ces violences et Jeanne d’Arc livrée aux flammes, l’Inquisition, l’Endlösung nazie, le Goulag soviétique démontrent bien que ces dérives sanglantes ne sont pas des particularités exotiques, mais font aussi partie de notre histoire européenne, même si bien sûr les « killing fields » du Cambodge, le génocide rwandais, d’autres atrocités et répressions brutales témoignent ailleurs de l’universalité du Mal.


Nous sommes souvent démunis lorsque nous évoquons ces politiques avec ceux qui les mettent en œuvre. Les démarches que nous entreprenons en faveur d’un assouplissement de la répression, de l’abrogation de la torture ou de la peine de mort, du moratoire de leur pratique pour ne pas exiger l’impossible, se heurtent souvent au silence, parfois au mépris, toujours à la justification. Les grands textes onusiens, auxquels les Etats incriminés ont pourtant souscrits, sont rejetés, soit du fait d’une situation d’état de siège, soit parce que, malgré l’universalité des droits et libertés qu’ils affirment, ils sont décriés comme étant le reflet de valeurs occidentales, impérialistes ou encore néocolonialistes. Les textes régionaux que nous évoquons (je songe à la Chartre africaine des Droits de l’Homme) ou reposant sur d’autres valeurs que celles dont nous serions les représentants (la Déclaration islamique des Droits de l’Homme par exemple) sont eux aussi déclarés comme non-avenus, parce que nous avons l’outrecuidance de nous en faire les porte-parole alors que nous ne sommes ni africain dans un cas, ni musulman dans un autre. Et le recours aux valeurs des Evangiles ou à celle du Coran sont alors également repoussées, car nous ne sommes pas autorisés soit à commenter le Livre saint de l’Islam puisque nous ne sommes pas musulmans, soit à nous réclamer des Evangiles, puisque nos gouvernements eux-mêmes ne mettent pas en œuvre leurs enseignements, dès lors que le christianisme vient incarner les principes moraux essentiels sur lesquels reposent nos politiques.

Ce qui comptait dans ces démarches diplomatiques, une fois notre message transmis, était de tenter d’entrer dans une réflexion commune, non pas sur la pertinence des dispositions du droit international et l’obligation de s’y conformer en tant qu’Etat membre des Nations Unies, ni surtout de se lancer dans une discussion théologique - la plupart de nos interlocuteurs ne se réclamaient d’aucune religion - mais de s’interroger ensemble sur ce à quoi nous aspirions, ces mêmes concepts de sécurité, de paix, de développement économique et social, de libertés et parfois même de bonheur. Dès lors que le dialogue s’engageait sur ces concepts, plutôt que de constater nos différences, de nous opposer des contraires, nous retrouvions parfois dans la pensée de l’autre l’écho de nos propres interrogations et le dictateur-tortionnaire, dès lors qu’il ne se sentait plus mis en accusation, retrouvait un semblant d’humanité dans son propos, dont le souvenir ensuite lui permettrait peut-être d’assouplir les mesures cruelles qu’il nous avait décrites comme nécessaires. Amener à réfléchir est parfois déjà l’ouverture à la charité et à la miséricorde. Attendre, prier et espérer nous permet de ne pas céder au cynisme du laisser-faire.


L’Abbé de Saint Cyran, l’un des Messieurs de Port Royal des Champs, disait en parlant de l’éducation des enfants que, plutôt que de leur parler de Dieu, il fallait pour bien les éduquer parler d’eux à Dieu. Je me suis souvent inspiré de cet aphorisme, pour me préparer à mes entretiens diplomatiques avec les quelques dictateurs et tortionnaires que j’ai eu à fréquenter ou pour me remettre ensuite du cynisme et de la franchise avec lequel ils m’avaient parlé. Le Père Alexandre Men, un prêtre orthodoxe assassiné par le KGB en 1990, nous invite, dans une prière inspirée de celle de Saint Ephrem le Syrien (la grande prière du carême dans l’orthodoxie chrétienne), « à voir dans les pécheurs le miroir de nos péchés ». Ce que nous devons essayer, en tant que diplomates confrontés à la violence et à ce que je nomme le Mal, est d’accomplir au mieux notre travail, même si celui-ci se limite en l’occurrence à plaider pour la vie ou la liberté d’un prisonnier d’opinion sans être certain de l’obtenir. Pour le reste, il faut se souvenir que ce que dit la foi chrétienne est que le Christ est mort sur la Croix pour le salut du monde, pour le salut des hommes, y compris Judas et tous les bourreaux de l’histoire. Il ne faut pas désespérer des hommes, même des meurtriers institutionnels que sont certains dirigeants du monde, se souvenir que le premier homme sauvé par le Christ est le bon larron, qui était un criminel. Finalement c’est la liberté de chacun d’entrer ou de ne pas entrer dans la vie éternelle et il serait sans doute outrecuidant de croire pouvoir faire plus que prier. « Apprends à nous à considérer comme des frères, dit encore la prière du Père Alexandre Men, ceux qui pensent autrement que nous, ceux qui ne partagent pas notre foi, ceux qui ne croient pas ». J’avoue cependant n’être pas suffisamment bon chrétien pour voir dans tous les salauds que j’ai côtoyés les frères que la foi m’invite à avoir.


C’est dans les relations que le diplomate entretient avec ses propres autorités que ses convictions chrétiennes trouvent le mieux à s’exprimer. La confiance mutuelle entre les Affaires étrangères et lui, la connaissance qu’il a des intérêts politiques et diplomatiques que poursuit son pays, lui permettent, dès lors qu’il détient une part d’autorité, de tenter d’influencer la prise de décision ou de chercher à moduler leur exécution. C’est évidemment assez simple lorsqu’il s’agit de convaincre son Ministre de prendre à l’égard de tel ou tel dictateur des sanctions internationales, d’autant plus que le diplomate se fait parfois simplement le porte-voix de ce que tant d’autres que lui exigent et souhaitent. C’est parfois plus compliqué si les relations avec le dirigeant concerné et l’Etat dont il est à la tête sont complexes et multiformes. Comment concilier la défense des droits de l’homme et la promotion de notre commerce extérieur ? Et les sanctions prises rendent souvent impossibles la poursuite du dialogue, la poursuite du plaidoyer pour un meilleur respect des droits et des libertés. Comment critiquer un allié, indispensable à notre défense commune, mais dont le comportement sur des théâtres d’opération est inconciliable avec les valeurs que nous défendons ? Comment persuader le ministre des Affaires étrangères de s’opposer à la politique proposée par d’autres membres du gouvernement lorsqu’il s’agit par exemple de l’accueil des migrants ? Lors de mes mandats aux Affaires étrangères comme Directeur des Droits de l’Homme ou comme Envoyé spécial pour la Migration et l’Asile ou, à l’étranger, comme ambassadeur en Syrie, au Pakistan, au Rwanda, en Arabie saoudite, en Afghanistan ou en République démocratique du Congo, mes discussions avec notre gouvernement n’ont pas toujours été faciles à ce propos. En toute humilité, il faut bien se rendre compte que nous ne sommes pas toujours au fait de tous les tenants et aboutissants d’un dossier et se rappeler qu’en démocratie, le gouvernement élu et bénéficiant de la confiance du parlement décide. Notre pays est heureusement suffisamment pétri de valeurs universelles et habitué au dialogue pour ne pas avoir dû me résoudre à la désobéissance ouverte, même si parfois une insubordination déclarée ou suffisamment apparente et vocale m’a permis d’obtenir les quelques amendements que je souhaitais à la mise en œuvre de notre politique étrangère.


Comment exercer le métier de diplomate en toute liberté sous le regard de Dieu ? Avoir confiance en soi et, dès lors, faire aussi confiance aux autres. Agir avec simplicité et bienveillance. Refuser l’indifférence, c’est le pire des péchés, disait Mère Térésa. Se raccrocher à l’espérance et donc au temps. Agir avec conscience, c’est-à-dire aussi avec discernement. Reconnaître aussi que nos interlocuteurs, nos adversaires, agissent aussi en fonction de leur conscience, et que leurs valeurs sont parfois différentes que celles que nous défendons tout en se rejoignant sans doute dans une même aspiration à la paix et au bonheur. Tenter de rester serein, faire preuve de stoïcisme face au malheur du monde. Et ne jamais cesser de réfléchir, d’imaginer d’autres scenarios que ceux qui nous sont proposés, ni bien sûr de prier pour le monde et la paix et de rendre grâce pour ce qui est.


Michel Lastschenko : Ambassadeur Honoraire de Sa Majesté le Roi des Belges. Ancien Envoyé Spécial pour la Migration et l’Asile et Directeur des Droits de l’Homme.