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Yan Warcholinski : De la nécessité de fuir

  • academia-josefa
  • 5 days ago
  • 4 min read


De mon point de vue, fuir manifestait un manque de valeur, le choix du faible. Mais, en y repensant un peu et, au regard de mon parcours, je dois admettre que la fuite n’est pas toujours un choix. C’est parfois inéluctable.


En ce qui me concerne, c’est de chez moi qu’il a fallu fuir, mais sans m’en rendre compte immédiatement. Et pour cause, puisque ni les attitudes, ni les mots ne furent explicites. C’est au fur et à mesure du temps que j’ai fini par réaliser ce que je suis devenu pour ma famille, et ce qu’elle est finalement devenue pour moi. J’ai bien dû finir par constater qu’il ne s’agissait pas d’un simple départ pour l’indépendance, mais d’une expulsion, d’une exclusion familiale. Ce qui ne me laissa guère d’autre option que la fuite. Fuir tout cela, fuir le bannissement. Il me fallait dorénavant me retirer, à jamais. Question de survie psychique.


Tout a commencé de façon très classique : Divorce, puis ma mère qui ramène son compagnon à la maison, puis un autre, et encore. On me reprochait de créer des tensions, de compliquer les choses. Et un jour, l’un d’entre eux pratiqua le chantage : il reviendrait à condition que je m’en aille. Ma mère me donna 15 jours. J’avais 22 ans. C’est normal à cet âge d’aller voler de ses propres ailes. Sauf qu’il ne s’agissait pas de cela. C’est au fur et à mesure qu’est apparue la vraie nature de ce départ forcé. Car un jour, vous ne pouvez plus rentrer : on a changé la serrure... ensuite vous n’avez plus du tout le droit de venir… et même jusque dans le cercle élargi de la famille, où vous finissez par apprendre qu’en fin d’année, il y a eu une grande réunion, et que vous n’avez pas été invité ; et puis les mariages ; et puis vous apprenez qu’un oncle est décédé. Puis votre grand-mère. « Ah bon ? Pourtant on t’avait dit, non ? ah bon ?!? » ... Vous êtes donc devenu ce qu’on appelle un paria, persona non grata.


Bien sûr, personne ne formule jamais, clairement, la situation. Personne n’a jamais précisé que j’étais définitivement exclu de la famille. Non. C’est toujours après coup, quand je constate que les choses se passent désormais sans moi. Ce qui m’a demandé une certaine durée pour intégrer cet état de fait (mais le peut-on vraiment ?), pour intégrer mon désormais nouveau et exclusif statut familial.


Toutefois aujourd’hui, avec le recul, je m’aperçois que j’avais déjà pressenti la nature de cette situation, le jour même où on m’avait sommé de partir, quand j’avais dû faire mes valises et charger mes affaires dans la voiture. Ce soir-là, en quittant la maison, sans le comprendre encore clairement, avait surgi l’intuition d’avoir perdu un truc important. En route, je m’étais mis à pleurer toutes les larmes de mon corps. J’avais mis ça sur le compte d’une sorte de décompensation nerveuse. Mais non. Ce jour-là, sans encore pouvoir y mettre des mots, j’avais profondément ressenti cette intuition que plus jamais je ne pourrai rentrer chez-moi. Qu’il n’y aurait pas de retour. Parce qu’il n’y avait plus de chez-soi. Jamais plus je ne reverrai les miens... parce qu’il n’y en avait jamais eu. Il n’y a jamais eu personne dans la pièce.


Ce jour-là était bien une fuite non choisie. Car alors je n’avais plus d’autre choix que d’échapper d’urgence à tout cela. L’idée étant de préserver quelque peu mon psychisme. Et je me demande dans quelle mesure tous ceux qui ont dû fuir, combien en ont eu conscience immédiatement, combien ont mis du temps à réaliser, et combien ne le comprennent pas encore.


Ici, il faut ajouter que vous n’en avez jamais vraiment fini avec cela, parce que le monde rechigne à comprendre, à admettre cette possibilité. Ce qui est pénible, et condamne à taire le sujet. Car, si d’aventure il vous arrive de vous laisser aller à aborder le sujet, on vous récitera qu’il faut pardonner « Alleeeez ! Fais un effort ! Pour mwaaa ! », ou alors on se demande ce que j’ai bien pu faire pour mériter ce sort. « Tu as bien dû faire quelque chose, quand même ! Admets-le ! » … Ce qui fait que, d’abord, on se demande bien qui est vraiment le coupable dans cette histoire... Faudrait savoir à la fin. Et que, deuxièmement, la froideur et la cruauté de ce genre de remarque donne le vertige… à la mesure de ce qui m’est tombé dessus, un sale jour. Jour poisseux.


En somme, tout cela n’est pas bien difficile à comprendre : il fallait un fautif. Il faut toujours un fautif. C’est plus facile à expliquer, plus pratique. Ensuite la lâcheté, l’aveuglement, la petitesse. Car il faut bien que le monde continue à faire comme si de rien.


Yan Warcholinski : diplômé en philosophie, mes recherches concernent le corps, les relations hommes-femmes et la frontière corporelle, qui peut modifier le regard masculin sur le corps des femmes. Comme ça peut changer des trucs, j’essaie de le faire savoir avec des livres, vidéos et ateliers philosophiques.

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