Search

Michel Lastschenko: Je suis migrant [3/3]



« Accueillir les migrants, qui viennent qui partent, qui restent, qui continuent, les accueillir sans exigence, c’est honorer du devenir en eux » écrit Patrick Chamoiseau dans son très vivifiant texte « Frères migrants ». L’impuissance des gouvernements à héberger de façon durable et digne les sans-papiers et autres personnes déplacées, leur absence même de volonté de chercher à les intégrer dans la communauté nationale, pire, leur ambition de se débarrasser d’eux par des mesures de rapatriement volontaire ou forcé, leur espoir de conclure avec les Etats d’origine des personnes en migration ou des Etats de transit des accords de réadmission, voire d’y faire construire des camps de regroupement – et ce mot de « camp » devrait tous nous faire frémir - ont, heureusement, suscité des réactions et des initiatives individuelles ou collectives en vue de porter assistance aux naufragés de l’espérance que sont la plupart de celles et ceux qui quittent leur pays malgré eux.

Si toutes ces initiatives sont louables - admirables même pour certaines - et dignes d’émulation et d’inspiration, elles mettent toutefois l’accent, sans le vouloir, sur la différence conjoncturelle qui existe entre nous, citoyens européens, et ces personnes déplacées qui cherchent à s’établir dans nos Etats ou qui les traversent à la recherche d’un introuvable Eldorado.

La question essentielle, celle de la fraternité entre l’étranger et nous n’est pas posée, et, surtout, de ce qui constitue notre humanité : la migration.

Car, la vérité est que nous sommes tous migrants, tous en marche sur la route. Le poète Thierry-Pierre Clément l’exprime admirablement : « monter vers la source sans relâche, humaine destinée, commune destination ». Il s’agit moins de nous définir par rapport aux autres marcheurs - nous portons chacun les caractères de nos terres différentes - ni d’affirmer que nous sommes tous les descendants d’Adam, que de nous interroger sur le sens de cette marche et de vivre cette commune destination. En ce sens « chacun se retrouve, comme l’écrit Patrick Chamoiseau, réfugié dans chacun », relié par une même dépendance et par une même espérance.


Pour devenir ce migrant que nous sommes tous, il faut dévoiler le sens total de ce mot, je veux dire le bannir du vocabulaire courant lorsque nous parlons des « migrants » en général, de tel étranger exilé chez nous en particulier. Nous devons retrouver la signification poétique que Michaux donne à sa recherche « d’un être en lui à envahir », ce « Je est un autre » de Rimbaud qui nous permettent justement de définir l’autre en fonction non pas d’un statut identitaire - il est un migrant - mais en élargissant cette définition qui ne peut être réduite au seul état administratif. L’homme, la femme, l’enfant que nous appelons « migrant » est, comme chacun de nous, fils de ses parents, époux ou épouse de son conjoint, amant de son aimée, père ou mère d’un enfant ou de plusieurs. Il est comme nous un veuf ou une veuve, un homme divorcé, une femme délaissée. Il est maçon, pâtissier, marin, soldat, pompier, instituteur, avocat, médecin, diplomate déchu, ancien magistrat. Il est poète et musicien, peintre ou sculpteur. Etre migrant c’est sortir de cette absurdité « de la volonté de marquage » dont parle le poète Jean-Pierre Siméon, qui vise « à réduire l’identité d’un individu à des critères aussi labiles que son âge, sa taille, sa couleur de peau et son lieu de naissance ».


Je suis migrant et avec vous, écrit toujours Thierry-Pierre Clément « nous allons vers, nous n’arrivons jamais, l’élan demeure et le désir et l’abandon, et nous marchons, marchons, saisis de grande peur et d’ivresse profonde et pourtant nous savons sur la montagne ardue que sans cesse la cime à nos yeux se dérobe ».


Sans doute notre quête est celle de la dernière remise, du dernier passage de nuit, la séparation du jour et de la mort. Si notre voie est singulière, la vocation de la Maison Josefa me semble être de nous insuffler cette intelligence de notre commune destination, de nourrir notre esprit dans ce sens, de nous faire prendre conscience, en accueillant ces autres nous-mêmes que sont les « migrants » venant de terres lointaines, que, sans l’incarnation, l’esprit seul ne peut nous nourrir et nous suffire.