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Patrice Quesada : « Je suis "un" migrant… »


Je n’avais jamais vraiment vu les choses comme ça…


Je suis Français - oui, mais j’ai un nom espagnol. On me le fait remarquer maintenant car je travaille dans un environnement international (et que je ne parle pas espagnol malheureusement). Mais, enfant, en France, je ne me rappelle pas qu’on ait questionné mon origine.


Je suis né en France dans la banlieue parisienne, fils de militaire. On bouge beaucoup dans ce métier. Du coup, je ne me sens d’aucune région particulière, mais pourtant Français.


Mes parents qui sont nés en Algérie le sont aussi, Pieds noirs tous les deux. Arrivés en France adolescents. Ils se sont rencontrés quelques années plus tard. Difficile de n’y voir qu’une coïncidence.


Fils de réfugiés alors ou plutôt de rapatriés… cela ne m’a jamais vraiment sauté aux yeux. Il me faut du temps, quelques fois, pour sentir le poids du passé sur les épaules de mes parents, de mes grands-parents, de mes oncles et de mes tantes. Des souvenirs doux-amers qu’on nous raconte, petits, et qu’on écoute sans en comprendre le tragique.

Et maintenant je travaille dans l’humanitaire avec des déplacés du monde entier. Je vois leur douleur et leur silence et je comprends mieux mon histoire familiale.


Alors, je suis Français, mais qu’est-ce que ça veut dire ?


Quarante ans dans quelques jours et voilà déjà 20 ans que j’ai quitté la France ou plutôt que je n’y habite. Quant à moi, je ne doute pas d’être Français, même si je ne comprends pas vraiment cette notion d’identité nationale.


Et c’est ce que je suis pour les autres : un Français. J’en comprends les codes et je sais en jouer. J’ai découvert cela 20 ans après mon départ. C’était au cours d’une année au Québec, à Montréal. J’ai découvert beaucoup de choses mais surtout que j’avais un accent, autant qu’eux en tout cas. Parler une langue c’est forcément la chanter avec un style particulier - aucune interprétation n’est neutre…


C’était il y a 20 ans et je ne suis toujours pas rentré.


Alors, oui, "un"migrant… peut-être ; mais cela ne me parle toujours pas.


Pourtant, j’use et abuse du terme « migrant ». Dans mon travail, on le met à toutes les sauces "le"migrant. C’est notre matière première le « migrant ». "Le" migrant qui n’est pas le réfugié pour certains ; le réfugié qui est aussi un « migrant » pour d’autres. Le « migrant » économique, climatique, rural, éduqué, vulnérable, etc.


Depuis un moment, je suis sceptique quant à ces catégories. On est « migrant » combien de temps ? Quand on s’arrête de bouger ? Qu’on pose ses valises ? Quand on n’est plus considéré comme "un" migrant par les autres ? Par l’administration ? Quand on n’est jamais parti ? qu’on est là depuis toujours ?


Cela ne veut d’ailleurs rien dire « depuis toujours » - c’est combien de génération ? Et quand on est enfant de migrants, on est aussi « migrant » ? Il y a toujours quelque chose de binaire dans ces discussions sur l’identité nationale qui essayent de nous ranger dans des boites plus ou moins tolérantes.


Alors, être « migrant » n’a rien d’une qualité intrinsèque, tout comme je refuse naturellement d’être réduit à ma fonction professionnelle.


Peut-être qu’une étiquette est parfois utile, comme dans un contexte de lutte pour la reconnaissance des droits – le combat pour les droits de la femme ou les droits des minorités commencé au siècle dernier et toujours en cours. La visibilité est essentielle, elle permet de se constituer en groupes pour mener ses revendications. Mais pas pour les « migrants ». Ils sont généralement des non-citoyens, et pour certains des sans-papiers. Ils sont par définition et par intention exclus de ces combats. Ils sont une minorité qui n’a pas vraiment les moyens de s’associer. Trop fragmentée, trop différente. Qui veut se battre pour les droits de « migrants » ?!


Travailler avec "ces"« migrants » tous les jours m’aura au moins appris une évidence qu’il est bon de rappeler : c’est toujours des familles ou des hommes et des femmes qui cherchent à vivre. Comme moi, comme nous tous. Ni plus ni moins.


C’est une évidence et c’est aussi pourquoi le Pacte global sur les migrations n’a rien à voir avec un droit à la migration ; il est simplement la reconnaissance que « tous » sont des êtres humains et de factosont protégés par les mêmes droits fondamentaux que vous et moi.


Qu’une telle tautologie puisse être mal comprise ou mal interprétée m’inquiète, en particulier, quand cela se traduit par une négation de la dignité de personnes en souffrance comme ces enfants sauvés de la noyade et interdit de débarquer sur le sol européen. Nos gouvernements se comportent comme des parents qui ne voient plus la ligne rouge entre une posture sévère et un abus d’autorité, voire de la maltraitance.


Alors, dans ce cas, oui, si c’est pour dénoncer cette discrimination, je veux bien dire haut et fort que je suis « "un"migrant ».





Patrice Quesada, travailleur humanitaire actuellement pour les Nations Unies sur la migration.